Lundi 24 juin 2019 :
Cette semaine est une semaine un peu particulière pour Madagascar. Le mercredi 26 juin, le pays fêtera son indépendance. C’est le jour de la fête nationale. Aussi, c’est une semaine de vacances pour tout le monde. Les écoles sont fermées et il n’y aura pas de soutien scolaire. Et moi, dans ce moment de joie collective, j’ai le moral à zéro. J’ai l’impression d’avoir accumulé beaucoup de fatigue ces derniers temps. J’ai beau me forcer à me reposer, je ne récupère pas. Et chaque jour, je suis encore plus fatigué. Je ne sais pas tellement ce qui m’arrive, l’élan des premiers jours, la grâce de cette arrivée à Madagascar, s’en est allé. Je comprends bien que je suis ici pour vivre avec ce peuple, connaître leurs souffrances et leurs peines, mais je me sens de plus en plus impuissant à les aider. Chaque fois que je vais entreprendre quelque chose, il y a trop d’obstacles. Ou bien les gens ne sont pas suffisamment motivés, ou bien ils n’ont pas le temps, ou bien ils n’ont pas les moyens. Quoi qu’il en soit, la majeure partie de mes projets se sont soldés par des échecs. D’ailleurs, nombre de ces projets n’ont même pas été mentionnés sur ce blog. Mais qu’y faire… je ne me sens plus la force de continuer. Et pourtant il faut continuer, il faut s’accrocher, et espérer encore… encore… encore et toujours.
Ce matin, j’ai beaucoup de rangement à faire pour la communauté, et un peu d’aide à donner en cuisine. Oh… rien de bien important, mais, tout de même, un peu de travail à faire. Je fais toujours de mon mieux, même si j’ai l’impression que souvent cela ne suffit pas. Mais aujourd’hui, je pense que ce sera assez. Un peu avant midi, j’ai fini le travail dont j’étais chargé. Mais il y a encore d’autres choses à faire. En fait, il y a toujours quelque chose à faire. Toujours du travail pour servir un peu plus.
Cet après-midi, je vais aux Terreaux de l’espoir ; Comme chaque lundi après-midi. Arrivé sur place, je constate avec plaisir que les travaux ont commencé du côté de la bananeraie. Malheureusement, je crains qu’il faille faire beaucoup plus que le plan prévu pour rendre cette bananeraie réellement exploitable. Je garde cela pour moi. J’en avais déjà discuté avec Francisco, et il semble que, pour l’instant, l’orphelinat n’ait pas les moyens de se lancer dans ces travaux. Au moins, ils ont commencé à faire quelque chose, c’est déjà cela.
Moi, de mon côté, ne pouvant faire grand-chose pour l’instant, je me contente de travailler à la serre. Tous les pieds de tomates ont enfin été arrachés. Il est temps de passer à l’étape suivante. Il faut labourer la terre. Mais ici, pas question d’employer un motoculteur. Nous la travaillons à la main. Enfin…à l’angady. C’est un outil spécifique de Madagascar. Une sorte de pelle, plus étroite, plus longue et plus épaisse.
Pour labourer le sol, on enfonce d’un coup sec l’angady dans la terre, comme on y planterait une lance. La gravité aidant, il vaut mieux lever bien haut l’angady avant de frapper le sol. Mais globalement, elle s’enfonce sans trop de problèmes. On l’incline ensuite légèrement, pour fracturer la terre, puis on recommence l’opération. C’est un travail difficile et laborieux. Les hommes du pays s’y éreintent le dos. Et pour moi, qui n’ai pas l’habitude, c’est assez fatigant. Lorsque vient enfin le temps de rentrer, je n’ai même pas fini une rangée.

De retour à la communauté, j’ai la chance de partager un bon repas avec tout le monde. C’est très agréable de savoir que lorsque je rentrerai chez moi, le soir, je pourrai toujours avoir un repas bien chaud, tout près d’avance.
Mardi 25 juin et mercredi 26 juin 2019 :
J’aurais bien du mal à vous dire quoi que ce soit d’intéressant pour ces deux journées. Mais je vais faire un petit effort. Le rhume se finissant j’ai enchaîné sur une très forte diarrhée, qui m’a cloué au lit pendant deux jours. Aussi, vous comprendrez surement que l’histoire de ces deux journées n’est guère intéressante… J’aurais pourtant bien aimé qu’il en soit autrement. Mais la fatigue résultant de mes maux de ventre, et l’épuisement des derniers jours m’ont contraint à me reposer. J’espère que cela ne durera pas, et que je pourrais reprendre une activité normale d’ici la fin de la semaine.
Jeudi 27 juin 2019 :
Voici encore une nouvelle matinée passée aux Terreaux de l’espoir. Je n’ai rien à dire de si précieux que cela vaille la peine d’être raconté. Mais tout de même, je m’interroge sur le but de ma mission ici. Je ne vois pas où cela va, mais j’espère encore servir à quelque chose. Oh… je participe toujours comme je peux à aider l’orphelinat. Mais on ne peut pas vraiment dire que je participe activement à son développement. Ce matin, d’ailleurs, j’ai retourné la terre autour de quelques pieds de bananes. C’est fou le temps qu’il faut pour s’occuper simplement de quelques pieds. Il nous faudrait plusieurs semaines de travail pour réhabiliter tous les pieds de bananes ici présents. Mais cela ne me satisfait pas. J’avais un rendez-vous avec Francisco, mais ce dernier n’a pas pu se libérer. Le pauvre est complètement surchargé de travail ce matin. Malheureusement, c’est souvent ainsi. J’espère, sans trop savoir comment, que les choses s’amélioreront et que je pourrai réellement laisser quelque chose derrière moi avant mon départ.
Je rentre à la communauté, sans être trop satisfait de la matinée. Je discute un peu avec mes amis ici présents. Ils me disent de ne pas trop m’en faire, et de me rappeler que je ne suis pas apte à mesurer les fruits que je porte. Ils disent vrai, j’en suis certain. Mais, tout en en étant certain, j’éprouve de grandes difficultés à rester patient pour ma mission.
Cet après-midi, nous allons visiter les familles. Nous nous séparons en deux groupes. Moi, je suis avec Odon. Il me sert d’interprète, et se débrouille très bien en la matière. Je compte sur lui, car les familles pauvres ne parlent pas du tout français.
La première famille que nous visitons me surprend beaucoup. Elle est nettement plus pauvre que les familles précédemment visitées. Les murs sont faits de planches de bois, tantôt recouverte de toiles ou de carton pour éviter les infiltrations d’air. Le sol est en pavé. Cela me surprend un peu. Puis, observant un peu plus, je me rends compte qu’il s’agit du sol de la rue. Il n’y a pas de différence ici entre les deux sols. La pièce unique, dans laquelle tout le monde vit, ne dépasse pas les 6 m². On y trouve les lits dans lesquels les enfants et les parents s’entassent les uns sur les autres. Là vit un couple avec cinq enfants. Cela me fait de la peine de les voir ainsi, mais je ne leur en montre rien. Ils n’ont pas besoin de pitié. Ils ont besoin d’amour, et, bien évidemment, d’aide matérielle. La communauté pourvoit comme elle peut, mais seuls deux des enfants sont scolarisés. Le plus grand, à 15 ans, travaille déjà. La misère est trop grande pour permettre les études ici.
Je me dis que j’ai déjà touché le fond lorsque nous arrivons à la deuxième maison. Mais doit-on parler de maison… une cabane à moitié construite sur la rue, sans portes ni fenêtres, penchant dangereusement du côté du bâtiment le plus proche. Elle ne fait pas 6 m². Ses murs laissent passer des rayons de lumière plus large que mon poing. Pourtant, la femme qui y vit, avec ses cinq enfants, nous accueille avec le sourire. Je m’assieds sur son lit pour pouvoir discuter. Elle a besoin de parler, de s’exprimer. Ce matin, elle a eu une altercation avec son fils aîné. Des coups se sont échangés. Je n’ai pas très bien compris, mais il semble que l’un de ses enfants soit en prison. Peut-être qu’il s’agit justement de son fils aîné. Mais comme elle s’est battue avec lui ce matin, il s’agit probablement d’un autre enfant que je n’ai pas vu aujourd’hui. Elle nous parle, et sa vie défile avec ses mots. C’est comme s’ils devaient sortir, être partagés avec quelqu’un. Elle n’a surement pas eu de visite depuis longtemps. Elle n’a pas de larmes, pas de souffrance dans la voix. Et lorsque je lui demande si elle est fière de ses enfants, son visage explose de joie, et me répond que oui. Moi, je n’ai jamais vu une telle pauvreté, jamais vu une telle misère. Et pourtant, là encore, la joie arrive à faire son nid, dans quelques mots donnés.
Mais il se fait tard, il nous faut nous séparer. Je rentre à la communauté, et aide comme je peux pour la fin de l’après-midi. Mais je garde ces instants dans mon cœur, et les médite au plus profond de mon âme. Que faut-il faire ? Que dois-je faire ? L’avenir me le dira.
Vendredi 28 juin et samedi 29 juin 2019 :
J’ai perdu l’habitude d’écrire chaque jour depuis longtemps déjà. J’en éprouve pourtant beaucoup de plaisir, chaque fois que je m’y adonne. Mais, je n’écris pas forcément ce qu’il me plairait d’écrire. Au contraire, j’écris souvent des choses pour lesquelles j’éprouve une certaine honte. C’est vrai, j’espérais vraiment faire beaucoup plus ici. Et pourtant, ce n’est pas la faute de la communauté. Au contraire, sans elle je ne sais pas d’où je tirerai ma force pour chaque jour. Et lorsque j’aide ici, c’est peut-être le seul endroit où j’ai vraiment le sentiment de servir à quelque chose. Je m’efforce de me dire qu’il ne faut pas désespérer. Mais je sens peser sur mon cœur une lourde fatigue. Ce n’est pas qu’une fatigue physique, mais aussi une fatigue morale. Je ne sais pas comment la traiter. Je sens qu’il me faudrait faire une pause, me reposer pleinement pour pouvoir me donner pleinement à nouveau. Mais je n’en ai pas le temps, il y a tant à faire.
Ce week-end, nous allons accueillir un groupe de lycéens qui viennent faire leur voyage de fin d’études. Alors, nous passons toute la matinée à préparer les dortoirs et les salles pour les accueillir. Ils ne viennent pas passer une retraite ici. Mais ils viennent pour se reposer, et s’amuser, après une année d’études. Nous travaillons sans relâche, et la matinée se terminant, nous achevons les préparatifs.
L’après-midi est beaucoup plus calme. Nous ne savons pas quand les jeunes arriveront, mais nous réfléchissons aux activités de la soirée. En effet, nous avons prévu de les recevoir en leur préparant une petite fête. Nous installerons les spots lumineux, les enceintes, et les amuse-gueules dans la salle Saint Ignace, dans le sous-sol de la maison communautaire. Il n’est pas bien long de tout préparer, et comme les jeunes semblent très en retard nous avons pas mal de temps libre.
Lorsque les adolescents arrivent enfin, il fait déjà presque nuit. Les jeux que nous avions prévus, pour le début de l’après-midi, sont annulés. Il n’y a plus assez de soleil pour s’y adonner. Mais cela ne semble pas déranger les jeunes qui s’amusent comme ils peuvent entre eux.
Les heures s’écoulent et le repas arrive. Sitôt terminé, il est suivi par la soirée que nous avions préparée. Je ne vais pas vous la décrire dans le détail, mais sachez que je suis très satisfait du résultat. Les jeunes sont particulièrement joyeux. J’avais peur que cela soit un échec, mais ce n’est pas le cas.
Nous nous coucherons assez tard aujourd’hui, mais c’est pour la bonne cause, il nous fallait bien accompagner les jeunes jusqu’en cette fin de soirée.
Samedi 29 juin 2019 :
Ce samedi, je ne sais pas trop pourquoi, mais je n’ai vraiment pas le moral. Je suis à bout de nerfs, je n’éprouve plus de goût à travailler. Fort heureusement, c’est une journée d’intense repos. Comme nous n’avons pas de soutien scolaire ce matin, il n’y a presque rien à faire. Malgré tout, j’ai beaucoup de mal à me forcer à me reposer. Ce n’est qu’en fin d’après-midi, incapable de continuer à lire, que j’ai enfin trouvé le courage de me mettre au lit.
C’est probablement la meilleure décision que j’ai prise depuis au moins une semaine. Au réveil, je me suis senti beaucoup mieux. Mon moral est sérieusement remonté, et j’ai trouvé le courage d’écrire ces quelques lignes.
Il y a des jours, où il n’y a pas grand-chose à dire, pas grand-chose à raconter. Mais je m’efforce de tenir ce journal, avec le plus de netteté possible. Un jour, qui sait, peut-être serais-je heureux de le lire à nouveau.
Dimanche 30 juin 2019 :
Aujourd’hui encore, je ne suis pas très motivé. Je me force à me lever de bonne heure, car il y a beaucoup de choses à préparer ce matin.
À peine levé, et une fois le petit déjeuner pris, je m’attelle à la préparation de la sacristie. La messe débutera vers 9h30 il faut que tout soit prêt à temps. En effet, c’est aujourd’hui le jour des confirmations (pour ceux qui ne connaissent pas, sachez simplement que c’est un sacrement important pour les membres de l’Église catholique). La préparation de la sacristie terminée, j’aide de mon mieux à la cuisine, au ménage, et à la préparation des réfectoires pour le repas.
Lorsqu’arrivent neuf heures, tout est prêt. Nous pourrons avoir notre messe sans nous inquiéter des préparatifs.
La messe arrive, et quelle messe ! C’est une des plus longues et plus belles messes à laquelle il m’ait été donné d’assister. Trois heures durant, nous avons chanté, prié, et dansé avec allégresse. J’ai beau commencer à y être habitué, le fait que les confirmants soient en habit de mariée me surprend toujours. Mais que c’était beau !

Le repas de midi arrive, particulièrement copieux aujourd’hui, puis c’est le temps de repos.
Moi, j’aimerais bien me reposer, car mon âme éprouve une grande fatigue. Je n’en peux plus de travailler et de ne pas voir les fruits de mes actions. J’ai vraiment le sentiment d’être inutile ici. Mais, je préfère prendre un petit temps de prière plutôt que d’aller me reposer. Et, ne sachant ni trop pourquoi ni trop comment, une idée vient éclairer mon esprit. Il faut que je dise oui. Que je dise oui ! Que je dise toujours oui ! Même quand je ne vois plus rien. Alors, j’accepte de dire oui et mon cœur s’apaise. Je me contenterai de faire de mon mieux, et de tout donner. Ainsi, je serai sans regret lorsque viendra le temps de rentrer à la maison. Quels que soient les résultats de mon temps à Madagascar.
Je suis rempli d’une force nouvelle, et plutôt que d’aller me détendre, je me mets au travail. Je participe à la réunion, à laquelle je n’étais pas convié, pour la préparation de la colonie de vacances qui aura bientôt lieu. Cela étant fait, je continue à travailler sur le document que je souhaite rédiger pour la méthode d’enrichissement de la terre proposée par Sylvain.
Le soir arrive et je peux prendre un temps pour relire ma journée. Oui, ce fut une journée bien remplie. J’en suis très satisfait, et pour la première fois depuis plusieurs semaines, je m’endors dans la paix.
