Treizième semaine à Madagascar

Lundi 24 juin 2019 :

Cette semaine est une semaine un peu particulière pour Madagascar. Le mercredi 26 juin, le pays fêtera son indépendance. C’est le jour de la fête nationale. Aussi, c’est une semaine de vacances pour tout le monde. Les écoles sont fermées et il n’y aura pas de soutien scolaire. Et moi, dans ce moment de joie collective, j’ai le moral à zéro. J’ai l’impression d’avoir accumulé beaucoup de fatigue ces derniers temps. J’ai beau me forcer à me reposer, je ne récupère pas. Et chaque jour, je suis encore plus fatigué. Je ne sais pas tellement ce qui m’arrive, l’élan des premiers jours, la grâce de cette arrivée à Madagascar, s’en est allé. Je comprends bien que je suis ici pour vivre avec ce peuple, connaître leurs souffrances et leurs peines, mais je me sens de plus en plus impuissant à les aider. Chaque fois que je vais entreprendre quelque chose, il y a trop d’obstacles. Ou bien les gens ne sont pas suffisamment motivés, ou bien ils n’ont pas le temps, ou bien ils n’ont pas les moyens. Quoi qu’il en soit, la majeure partie de mes projets se sont soldés par des échecs. D’ailleurs, nombre de ces projets n’ont même pas été mentionnés sur ce blog. Mais qu’y faire… je ne me sens plus la force de continuer. Et pourtant il faut continuer, il faut s’accrocher, et espérer encore… encore… encore et toujours.

Ce matin, j’ai beaucoup de rangement à faire pour la communauté, et un peu d’aide à donner en cuisine. Oh… rien de bien important, mais, tout de même, un peu de travail à faire. Je fais toujours de mon mieux, même si j’ai l’impression que souvent cela ne suffit pas. Mais aujourd’hui, je pense que ce sera assez. Un peu avant midi, j’ai fini le travail dont j’étais chargé. Mais il y a encore d’autres choses à faire. En fait, il y a toujours quelque chose à faire. Toujours du travail pour servir un peu plus.

Cet après-midi, je vais aux Terreaux de l’espoir ; Comme chaque lundi après-midi. Arrivé sur place, je constate avec plaisir que les travaux ont commencé du côté de la bananeraie. Malheureusement, je crains qu’il faille faire beaucoup plus que le plan prévu pour rendre cette bananeraie réellement exploitable. Je garde cela pour moi. J’en avais déjà discuté avec Francisco, et il semble que, pour l’instant, l’orphelinat n’ait pas les moyens de se lancer dans ces travaux. Au moins, ils ont commencé à faire quelque chose, c’est déjà cela.

Moi, de mon côté, ne pouvant faire grand-chose pour l’instant, je me contente de travailler à la serre. Tous les pieds de tomates ont enfin été arrachés. Il est temps de passer à l’étape suivante. Il faut labourer la terre. Mais ici, pas question d’employer un motoculteur. Nous la travaillons à la main. Enfin…à l’angady. C’est un outil spécifique de Madagascar. Une sorte de pelle, plus étroite, plus longue et plus épaisse.

Pour labourer le sol, on enfonce d’un coup sec l’angady dans la terre, comme on y planterait une lance. La gravité aidant, il vaut mieux lever bien haut l’angady avant de frapper le sol. Mais globalement, elle s’enfonce sans trop de problèmes. On l’incline ensuite légèrement, pour fracturer la terre, puis on recommence l’opération. C’est un travail difficile et laborieux. Les hommes du pays s’y éreintent le dos. Et pour moi, qui n’ai pas l’habitude, c’est assez fatigant. Lorsque vient enfin le temps de rentrer, je n’ai même pas fini une rangée.

De retour à la communauté, j’ai la chance de partager un bon repas avec tout le monde. C’est très agréable de savoir que lorsque je rentrerai chez moi, le soir, je pourrai toujours avoir un repas bien chaud, tout près d’avance.

Mardi 25 juin et mercredi 26 juin 2019 :

J’aurais bien du mal à vous dire quoi que ce soit d’intéressant pour ces deux journées. Mais je vais faire un petit effort. Le rhume se finissant j’ai enchaîné sur une très forte diarrhée, qui m’a cloué au lit pendant deux jours. Aussi, vous comprendrez surement que l’histoire de ces deux journées n’est guère intéressante… J’aurais pourtant bien aimé qu’il en soit autrement. Mais la fatigue résultant de mes maux de ventre, et l’épuisement des derniers jours m’ont contraint à me reposer. J’espère que cela ne durera pas, et que je pourrais reprendre une activité normale d’ici la fin de la semaine.

Jeudi 27 juin 2019 : 

Voici encore une nouvelle matinée passée aux Terreaux de l’espoir. Je n’ai rien à dire de si précieux que cela vaille la peine d’être raconté. Mais tout de même, je m’interroge sur le but de ma mission ici. Je ne vois pas où cela va, mais j’espère encore servir à quelque chose. Oh… je participe toujours comme je peux à aider l’orphelinat. Mais on ne peut pas vraiment dire que je participe activement à son développement. Ce matin, d’ailleurs, j’ai retourné la terre autour de quelques pieds de bananes. C’est fou le temps qu’il faut pour s’occuper simplement de quelques pieds. Il nous faudrait plusieurs semaines de travail pour réhabiliter tous les pieds de bananes ici présents. Mais cela ne me satisfait pas. J’avais un rendez-vous avec Francisco, mais ce dernier n’a pas pu se libérer. Le pauvre est complètement surchargé de travail ce matin. Malheureusement, c’est souvent ainsi. J’espère, sans trop savoir comment, que les choses s’amélioreront et que je pourrai réellement laisser quelque chose derrière moi avant mon départ.

Je rentre à la communauté, sans être trop satisfait de la matinée. Je discute un peu avec mes amis ici présents. Ils me disent de ne pas trop m’en faire, et de me rappeler que je ne suis pas apte à mesurer les fruits que je porte. Ils disent vrai, j’en suis certain. Mais, tout en en étant certain, j’éprouve de grandes difficultés à rester patient pour ma mission.

Cet après-midi, nous allons visiter les familles. Nous nous séparons en deux groupes. Moi, je suis avec Odon. Il me sert d’interprète, et se débrouille très bien en la matière. Je compte sur lui, car les familles pauvres ne parlent pas du tout français.

La première famille que nous visitons me surprend beaucoup. Elle est nettement plus pauvre que les familles précédemment visitées. Les murs sont faits de planches de bois, tantôt recouverte de toiles ou de carton pour éviter les infiltrations d’air. Le sol est en pavé. Cela me surprend un peu. Puis, observant un peu plus, je me rends compte qu’il s’agit du sol de la rue. Il n’y a pas de différence ici entre les deux sols. La pièce unique, dans laquelle tout le monde vit, ne dépasse pas les 6 m². On y trouve les lits dans lesquels les enfants et les parents s’entassent les uns sur les autres. Là vit un couple avec cinq enfants. Cela me fait de la peine de les voir ainsi, mais je ne leur en montre rien. Ils n’ont pas besoin de pitié. Ils ont besoin d’amour, et, bien évidemment, d’aide matérielle. La communauté pourvoit comme elle peut, mais seuls deux des enfants sont scolarisés. Le plus grand, à 15 ans, travaille déjà. La misère est trop grande pour permettre les études ici.

Je me dis que j’ai déjà touché le fond lorsque nous arrivons à la deuxième maison. Mais doit-on parler de maison… une cabane à moitié construite sur la rue, sans portes ni fenêtres, penchant dangereusement du côté du bâtiment le plus proche. Elle ne fait pas 6 m². Ses murs laissent passer des rayons de lumière plus large que mon poing. Pourtant, la femme qui y vit, avec ses cinq enfants, nous accueille avec le sourire. Je m’assieds sur son lit pour pouvoir discuter. Elle a besoin de parler, de s’exprimer. Ce matin, elle a eu une altercation avec son fils aîné. Des coups se sont échangés. Je n’ai pas très bien compris, mais il semble que l’un de ses enfants soit en prison. Peut-être qu’il s’agit justement de son fils aîné. Mais comme elle s’est battue avec lui ce matin, il s’agit probablement d’un autre enfant que je n’ai pas vu aujourd’hui. Elle nous parle, et sa vie défile avec ses mots. C’est comme s’ils devaient sortir, être partagés avec quelqu’un. Elle n’a surement pas eu de visite depuis longtemps. Elle n’a pas de larmes, pas de souffrance dans la voix. Et lorsque je lui demande si elle est fière de ses enfants, son visage explose de joie, et me répond que oui. Moi, je n’ai jamais vu une telle pauvreté, jamais vu une telle misère. Et pourtant, là encore, la joie arrive à faire son nid, dans quelques mots donnés.

Mais il se fait tard, il nous faut nous séparer. Je rentre à la communauté, et aide comme je peux pour la fin de l’après-midi. Mais je garde ces instants dans mon cœur, et les médite au plus profond de mon âme. Que faut-il faire ? Que dois-je faire ? L’avenir me le dira.

Vendredi 28 juin et samedi 29 juin 2019 :

J’ai perdu l’habitude d’écrire chaque jour depuis longtemps déjà. J’en éprouve pourtant beaucoup de plaisir, chaque fois que je m’y adonne. Mais, je n’écris pas forcément ce qu’il me plairait d’écrire. Au contraire, j’écris souvent des choses pour lesquelles j’éprouve une certaine honte. C’est vrai, j’espérais vraiment faire beaucoup plus ici. Et pourtant, ce n’est pas la faute de la communauté. Au contraire, sans elle je ne sais pas d’où je tirerai ma force pour chaque jour. Et lorsque j’aide ici, c’est peut-être le seul endroit où j’ai vraiment le sentiment de servir à quelque chose. Je m’efforce de me dire qu’il ne faut pas désespérer. Mais je sens peser sur mon cœur une lourde fatigue. Ce n’est pas qu’une fatigue physique, mais aussi une fatigue morale. Je ne sais pas comment la traiter. Je sens qu’il me faudrait faire une pause, me reposer pleinement pour pouvoir me donner pleinement à nouveau. Mais je n’en ai pas le temps, il y a tant à faire.

Ce week-end, nous allons accueillir un groupe de lycéens qui viennent faire leur voyage de fin d’études. Alors, nous passons toute la matinée à préparer les dortoirs et les salles pour les accueillir. Ils ne viennent pas passer une retraite ici. Mais ils viennent pour se reposer, et s’amuser, après une année d’études. Nous travaillons sans relâche, et la matinée se terminant, nous achevons les préparatifs.

L’après-midi est beaucoup plus calme. Nous ne savons pas quand les jeunes arriveront, mais nous réfléchissons aux activités de la soirée. En effet, nous avons prévu de les recevoir en leur préparant une petite fête. Nous installerons les spots lumineux, les enceintes, et les amuse-gueules dans la salle Saint Ignace, dans le sous-sol de la maison communautaire. Il n’est pas bien long de tout préparer, et comme les jeunes semblent très en retard nous avons pas mal de temps libre.

Lorsque les adolescents arrivent enfin, il fait déjà presque nuit. Les jeux que nous avions prévus, pour le début de l’après-midi, sont annulés. Il n’y a plus assez de soleil pour s’y adonner. Mais cela ne semble pas déranger les jeunes qui s’amusent comme ils peuvent entre eux.

Les heures s’écoulent et le repas arrive. Sitôt terminé, il est suivi par la soirée que nous avions préparée. Je ne vais pas vous la décrire dans le détail, mais sachez que je suis très satisfait du résultat. Les jeunes sont particulièrement joyeux. J’avais peur que cela soit un échec, mais ce n’est pas le cas.

Nous nous coucherons assez tard aujourd’hui, mais c’est pour la bonne cause, il nous fallait bien accompagner les jeunes jusqu’en cette fin de soirée.

Samedi 29 juin 2019 :

Ce samedi, je ne sais pas trop pourquoi, mais je n’ai vraiment pas le moral. Je suis à bout de nerfs, je n’éprouve plus de goût à travailler. Fort heureusement, c’est une journée d’intense repos. Comme nous n’avons pas de soutien scolaire ce matin, il n’y a presque rien à faire. Malgré tout, j’ai beaucoup de mal à me forcer à me reposer. Ce n’est qu’en fin d’après-midi, incapable de continuer à lire, que j’ai enfin trouvé le courage de me mettre au lit.

C’est probablement la meilleure décision que j’ai prise depuis au moins une semaine. Au réveil, je me suis senti beaucoup mieux. Mon moral est sérieusement remonté, et j’ai trouvé le courage d’écrire ces quelques lignes.

Il y a des jours, où il n’y a pas grand-chose à dire, pas grand-chose à raconter. Mais je m’efforce de tenir ce journal, avec le plus de netteté possible. Un jour, qui sait, peut-être serais-je heureux de le lire à nouveau.

Dimanche 30 juin 2019 :

Aujourd’hui encore, je ne suis pas très motivé. Je me force à me lever de bonne heure, car il y a beaucoup de choses à préparer ce matin.

À peine levé, et une fois le petit déjeuner pris, je m’attelle à la préparation de la sacristie. La messe débutera vers 9h30 il faut que tout soit prêt à temps. En effet, c’est aujourd’hui le jour des confirmations (pour ceux qui ne connaissent pas, sachez simplement que c’est un sacrement important pour les membres de l’Église catholique). La préparation de la sacristie terminée, j’aide de mon mieux à la cuisine, au ménage, et à la préparation des réfectoires pour le repas.

Lorsqu’arrivent neuf heures, tout est prêt. Nous pourrons avoir notre messe sans nous inquiéter des préparatifs.

La messe arrive, et quelle messe ! C’est une des plus longues et plus belles messes à laquelle il m’ait été donné d’assister. Trois heures durant, nous avons chanté, prié, et dansé avec allégresse. J’ai beau commencer à y être habitué, le fait que les confirmants soient en habit de mariée me surprend toujours. Mais que c’était beau !

Le repas de midi arrive, particulièrement copieux aujourd’hui, puis c’est le temps de repos.

Moi, j’aimerais bien me reposer, car mon âme éprouve une grande fatigue. Je n’en peux plus de travailler et de ne pas voir les fruits de mes actions. J’ai vraiment le sentiment d’être inutile ici. Mais, je préfère prendre un petit temps de prière plutôt que d’aller me reposer. Et, ne sachant ni trop pourquoi ni trop comment, une idée vient éclairer mon esprit. Il faut que je dise oui. Que je dise oui ! Que je dise toujours oui ! Même quand je ne vois plus rien. Alors, j’accepte de dire oui et mon cœur s’apaise. Je me contenterai de faire de mon mieux, et de tout donner. Ainsi, je serai sans regret lorsque viendra le temps de rentrer à la maison. Quels que soient les résultats de mon temps à Madagascar.

Je suis rempli d’une force nouvelle, et plutôt que d’aller me détendre, je me mets au travail. Je participe à la réunion, à laquelle je n’étais pas convié, pour la préparation de la colonie de vacances qui aura bientôt lieu. Cela étant fait, je continue à travailler sur le document que je souhaite rédiger pour la méthode d’enrichissement de la terre proposée par Sylvain.

Le soir arrive et je peux prendre un temps pour relire ma journée. Oui, ce fut une journée bien remplie. J’en suis très satisfait, et pour la première fois depuis plusieurs semaines, je m’endors dans la paix.

Douzième semaine à Madagascar

Lundi 17 juin 2019 :

Le jour se lève sur une nouvelle semaine à Madagascar. Le ciel est gris et il fait froid. Le temps est très changeant ici. Mais, ces derniers temps, la grisaille a dominé sur le soleil. Pas de quoi s’inquiéter cependant, il fait toujours bien plus beau qu’en France à l’arrivée de l’hiver.

Ce matin, je vais aux Terreaux de l’espoir. D’habitude, j’y consacre le lundi après-midi, mais en raison de la venue de Sylvain je m’y rends ce matin même. À mon arrivée, quelques gouttes d’eau me tombent sur la tête. C’est une surprise. Les dernières semaines ont été particulièrement sèches. Rien d’étonnant à cela, le mois de juin correspond au début de l’hiver à Madagascar. On appelle cette période la saison sèche. Je salue Francisco, et me prépare à accueillir Sylvain. Ce dernier arrive avec un peu de retard, faute d’avoir trouvé le chemin du premier coup. À son arrivée, il n’y a pas de temps à perdre. Sylvain souhaite faire une démonstration de sa méthode d’enrichissement des sols pour les pommiers de l’orphelinat. Alors, nous nous y mettons immédiatement. Bien évidemment, en une matinée nous n’avons pas le temps de réaliser cette méthode sur une grande surface. Mais nous avons pu faire la démonstration en totalité. L’exercice consiste à réaliser un substrat, en mélangeant la terre morte de surface avec des éléments propres à l’enrichir.

Sylvain a développé la méthode, en utilisant uniquement des moyens disponibles aisément dans les environs d’Antsirabe. Cette méthode est bien entendu parfaitement biologique, car les engrais chimiques sont trop chers pour la population. Sylvain m’a déjà montré les effets de sa méthode, et je sais que le résultat est particulièrement impressionnant. Mais aux terreaux de l’espoir, il y a une grande surface à traiter. Il ne va pas être facile de convaincre Francisco de mettre cette méthode en application, car il va falloir beaucoup de personnel supplémentaire.

Je n’ai pas vu le temps passer ce matin, et il est déjà midi passé lorsque je me rends compte de l’heure. Je dis au revoir à tout le monde, et remercie Sylvain de sa venue. Je sais qu’étant donnée l’avancement de la journée je n’aurai pas la messe aujourd’hui.

J’aurais pu rester toute la journée aux Terreaux de l’espoir, mais je n’aurais pas fait grand-chose de mon après-midi. Tandis qu’ici, à la communauté du Chemin Neuf, je peux m’atteler pleinement à la rédaction d’un document pour expliquer la méthode d’enrichissement des sols que j’ai vu ce matin. J’y consacre tout mon temps, et ne m’arrête qu’à l’heure de l’adoration. Lorsque le soir arrive, je suis satisfait du travail accompli. Cependant, le document n’est pas encore pleinement présentable, et il manque des informations. Il faudra que j’aille voir Sylvain pour le lui présenter, et recevoir son avis.

C’est la première fois depuis mon arrivée à Madagascar, que j’ai l’impression d’avancer dans ma mission aux Terreaux de l’espoir. Mais il me reste encore à convaincre Francisco des résultats obtenus par la méthode de Sylvain. Quoi qu’il en soit, c’est un nouveau défi que j’accepte avec joie.

Mardi 18 juin 2019 :

Comme chaque mardi, nous avons DESERT. Et ce matin, j’ai une tâche nouvelle. Compte tenu de la fin des cours à l’ESSVA, l’université voisine, j’ai demandé à la communauté une autre mission à accomplir. Après discussion avec Laure-Elise, nous nous sommes mis d’accord et je donnerai des cours au collège Votsinapy. C’est un établissement très proche de la communauté. Je n’aurai pas beaucoup de trajet à faire pour m’y rendre. À pied, il y en a pour à peine cinq minutes.

Alors, ce matin, je me rends à l’école pour rencontrer la directrice de l’établissement. Elle se montre particulièrement ravie de ma proposition, et me propose de débuter le cours dès cet après-midi. J’accepte avec joie. Je suis ravi de débuter les cours si vite, car je n’aurai pas l’occasion de donner beaucoup de cours d’ici la fin de l’année scolaire. Ma joie me ferait presque oublier de demander à quelle heure commenceront les cours. Mais un professeur, présent depuis le début de la discussion, me rappelle l’horaire juste avant que je quitte les lieux. Je commencerai à 15 heures cet après-midi.

Je rentre à la communauté, très heureux des nouvelles du matin, et termine ce temps de DESERT par un moment de prière.

Les heures passent et il est l’heure de me rendre à Votsinapy. À mon arrivée, les élèves sont encore en classe. Une enseignante sort m’accueillir, et m’explique que le cours n’est pas fini, et qu’il sera suivi par la récréation. Ce ne sera qu’après ce temps de détente, pour les élèves, que l’enseignement débutera.

J’attends avec impatience, et à 15h15 le cours débute enfin. Nous nous mettons d’accord sur la façon de procéder avec le professeur. N’ayant jamais assisté à un cours à Madagascar, je préfère être sur le retrait aujourd’hui, et me contenter d’aider pour les exercices. Je ne souhaite surtout pas mettre le professeur en porte-à-faux vis-à-vis de ses élèves. Ce serait particulièrement dommageable pour son enseignement.

Nous procédons ainsi durant près de deux heures. Les élèves sont ravis, et très joyeux de voir un Vazah dans leur classe. Ils sont plutôt calmes, et ne font pas trop de bruit. Mais certains discutent entre eux, comme partout. Où que l’on soit dans le monde, les élèves sont toujours les mêmes. Les enfants des hommes se ressemblent tous. Moi, je fais de mon mieux pour expliquer, étape par étape, la façon dont il faut procéder pour résoudre les exercices proposés par le professeur. Nous ne sommes pas trop de deux pour faire le tour des tables, et expliquer aux élèves. La plupart comprennent ce que je dis en français, mais certains éprouvent beaucoup de difficultés. Heureusement, les autres élèves traduisent pour ceux qui sont moins avancés dans ma langue natale.

Lorsque le cours s’achève, tous les élèves me disent au revoir avec un grand sourire aux lèvres. Je rends leur salut, et les remercie de leur travail.

Cela étant, je m’en retourne à la communauté.

Mercredi 19 juin 2019 :

Ce matin, j’ai eu la chance de profiter d’une douche chaude. Voilà plusieurs semaines que je n’avais pas eu ce plaisir. C’était bien agréable, mais je sais que cela ne pourra pas durer. En effet, nous avons eu la chance d’avoir une journée très ensoleillée hier. Mais les nuages vont revenir. Il en va ainsi de la saison sèche sur les hauts plateaux.

La matinée, je l’ai passée à trier le riz. Je commence à devenir compétent en la matière. Mais je suis toujours loin de la dextérité des Malgaches. Eux vont deux à trois fois plus vite que moi. Je ne suis pas certain de pouvoir les rattraper d’ici la fin de mon séjour. Mais ce n’est vraiment pas bien grave. Après tout, je ne suis pas venu pour devenir trieur de riz.

Lorsqu’arrive enfin le soutien scolaire, en début d’après-midi, je décide de faire à un cours de français. J’ai un peu réfléchi, et je pense encore changer ma méthode. Cette fois-ci, l’exercice sera plus difficile. Je donne neuf verbes aux élèves, et leur demande de constituer une phrase avec ces derniers. Ils doivent utiliser chacun des neuf pronoms de la langue française : je, tu, il, elle, on, nous, vous, ils, elles. L’exercice est relativement laborieux, et lorsque nous passons enfin à la correction certains élèves n’ont pas encore fini. Tant pis, je ne peux pas tous les attendre, et de toute façon nous ne corrigeons pas toutes les phrases. Je demande à chaque élève de lire à haute voix la phrase qu’il a constituée. Puis, je lui demande de l’écrire au tableau. Enfin, nous procédons à la correction. J’avoue avoir été plutôt surpris. Les élèves se sont relativement bien débrouillés. Chacun a constitué des phrases suivant sa compétence. Chaque élève a pu présenter au tableau à peu près quatre phrases. Il y avait de nombreuses erreurs, mais les corriger était aussi le but de l’exercice.

La sonnerie retentit enfin, je dis au revoir aux élèves. Nous avons bien travaillé aujourd’hui, et je pense refaire cet exercice lors d’un prochain cours.

La journée s’est très bien passée, mais lors du repas du soir je me rends compte que mon nez commence à me chatouiller sérieusement. J’espère que je ne suis pas malade.

Jeudi 20 juin 2019 :

Effectivement, je suis malade. Mon nez coule à grosses gouttes, et j’ai la tête lourde. Mais cela ne m’empêchera pas de travailler. Aussi, je me force à sortir de mon lit. Je prends ma douche, m’habille, descends prendre mon petit déjeuner. Celui-ci sitôt consommé je me rends à l’office.

Quelques minutes plus tard, je m’en vais vers les Terreaux de l’espoir. Arrivé sur place, je discute avec Francisco pour connaître les actions futures que nous allons mettre en place. Suite à la venue de Sylvain, ce lundi, il m’est venu quelques idées. Aussi, nous avons beaucoup de choses à discuter. Mais, Francisco et moi sommes globalement d’accord. La priorité actuelle est de mettre en place un bon système d’irrigation pour la propriété. Francisco va devoir acheter des tuyaux.

La discussion ne s’éternise pas, et très vite je profite du temps qu’il me reste pour aller m’occuper des tomates de la serre. J’y travaille durant deux heures, jusqu’à ce que midi sonne.

Lorsque je rentre enfin à la Communauté du Chemin Neuf, je ne me sens pas très bien. Je n’aurais peut-être pas dû sortir ce matin, pour travailler, mais je pense qu’il était nécessaire de revoir Francisco après l’intervention de Sylvain. J’ai vraiment envie de mettre en place les méthodes de ce dernier, mais je pense que cela risque d’être difficile en raison de la quantité de main-d’œuvre nécessaire. Mais pour l’instant, je suis mort de fatigue. Le rhume me rend la tête lourde. Aussi, je profite du début de l’après-midi pour dormir quelques heures.

Bien que malade, je souhaite toujours travailler. Aussi, lorsque le service de l’après-midi débute je me porte volontaire pour préparer la salle à manger pour les étudiants. En effet, il y a quelques modifications à apporter. Ce week-end, nous accueillons un événement organisé par la communauté. C’est ce que nous appelons le week-end jeune. Nous allons accueillir environ 90 personnes sur deux jours. Alors, il faut commencer à préparer les locaux. Certains devant manger dans la salle à manger des étudiants, il est nécessaire de rajouter une table. Mais en conséquence, il faut tout déplacer, et tout nettoyer. On peut dire que les étudiants n’ont pas été très scrupuleux dans le ménage ces derniers temps. Mais qu’à cela ne tienne, c’est juste de la crasse à nettoyer. En quelques heures, tout est terminé. Satisfait du travail accompli, je m’en retourne vers la cuisine pour aider de mon mieux jusqu’à l’heure du dîner.

Vendredi 21 juin 2019 :

Ce vendredi a été une journée particulièrement pénible. À mon lever, mon rhume est encore plus fort que la veille au soir. J’éprouve une grande fatigue, et ne vois pas très bien comment faire pour travailler ce matin. Mais je souhaite participer à l’activité de la maison, alors je me propose comme chaque jour.

Sœur Adrienne donne une tâche très simple : il s’agit d’un peu d’organisation et de rangement pour préparer la venue des jeunes pour le week-end. Angela et Roselyne m’accompagneront dans la tâche. Nous rangeons la grande salle Victoire, préparons les salles pour les repas, et arrangeons les dortoirs du mieux que nous pouvons. Inutile de vous préciser qu’après cela je suis encore plus fatigué. Aussi, n’en pouvant plus, et alors qu’il reste encore un petit peu de travail, je retourne me coucher. Je resterai au lit jusqu’à ce que vienne l’heure du repas. Je n’irai pas à la messe aujourd’hui.

Le début de l’après-midi, je la passe encore à me reposer. Normalement, j’aurais dû sortir pour aller voir les familles des élèves du soutien scolaire. Mais je ne suis pas en état, il pleut abondamment à l’extérieur. Alors, pour ne pas aggraver mon état, je reste à la communauté.

Le temps passe, le soir arrive, j’ai bien du mal à sortir de ma torpeur, et à participer au repas. Mais je pense que cette journée de repos m’aura fait le plus grand bien.

Samedi 22 juin 2019 :

Je me sens déjà un peu mieux ce matin. J’ai plutôt bien récupéré cette nuit. J’ai hâte de débuter le soutien scolaire. Je me demande de quelle manière je vais m’y prendre aujourd’hui. J’ai déjà fait français ce mercredi, aussi, je pense qu’il serait bien d’enseigner autre chose. Peut-être des mathématiques, je n’en ai pas fait depuis longtemps avec mes élèves. Mais il faut que je fasse attention, les élèves du samedi matin ne sont pas toujours les mêmes que ceux du mercredi après-midi. Malheureusement, ils ne viennent pas régulièrement au cours. Si je veux que tous reçoivent un enseignement équilibré il me faut alterner régulièrement les cours.

Odon est avec moi pour l’enseignement, et les élèves sont sagement attablés devant moi. Nous échangeons quelques minutes, et décidons que nous ferons bel et bien des mathématiques aujourd’hui. Je me plonge dans les carnets de cours, et essaie de voir là où les élèves ont des difficultés. L’un des problèmes majeurs, pour l’ensemble des étudiants, est le calcul des fractions. Ils ont du mal à les additionner entre elles, à les multiplier ou les diviser. Je donne quelques exercices, qui me semblent simples, mais qui prennent beaucoup de temps à être réalisés. J’ai complètement oublié ce que c’était d’être en cinquième. À me remémorer mon enfance, je me souviens que moi aussi j’avais beaucoup de difficultés avec les calculs de fractions. Mais nous avançons doucement, et les élèves apprennent. Ils prennent l’habitude de faire ces calculs en répétant les opérations plusieurs fois. Bien sûr qu’en mathématiques il faut d’abord et avant tout comprendre, mais il est aussi indispensable de pratiquer. Sans la pratique il est impossible de fixer le cours, et les mécanismes cérébraux qui vont avec. Mais après 1h30 de cours, les élèves éprouvent beaucoup de difficultés à se concentrer sur les calculs. Je pense que deux heures d’enseignement de mathématiques sont un peu trop longues pour eux. J’essaie tout de même de faire quelques rappels de cours sur la géométrie des triangles, mais les élèves n’y sont vraiment pas. J’abandonne finalement, huit minutes avant la fin normale du cours, et les laisse partir. Il faudra que je pense à fractionner mon cours lorsque j’enseigne des mathématiques. De façon à ne pas faire que cela durant les deux heures d’enseignement.

L’après-midi voit l’ouverture du week-end jeune. De nombreuses personnes arrivent pour assister aux célébrations et aux enseignements. Pour ma part, je participe avec joie. Mais un des élèves du foyer, à qui j’avais promis de l’aide lorsqu’il en aurait besoin, vient me voir pour me dire qu’il a besoin de moi pour corriger son mémoire de troisième année. Je lui demande si la chose est vraiment urgente, et il me répond qu’il en aura besoin pour demain matin. Je trouve que c’est un peu gonflé de sa part, mais je ne lui en fais pas la remarque. Il a besoin d’aide, et je lui en avais promis. Alors, je me rends disponible. Je n’assisterai pas aux enseignements du soir, et corrigerai son mémoire à la place.

Lorsqu’arrive enfin l’heure du repas, je n’ai toujours pas fini ma correction. Il me restera un peu de travail pour demain matin, et comme je sais que l’étudiant ne sera pas levé de bonne heure, je me laisse le temps de ne finir que pour midi.

Dimanche 23 juin 2019 :

Je me lève de très bonne heure ce matin. Mon rhume n’est pas encore complètement remis et je n’arrive pas à dormir. Très vite, je me mets au travail. Je souhaite finir au plus tôt la correction du mémoire de cet étudiant. Je pense qu’il en aura vraiment besoin.

J’y consacre une bonne partie de la matinée. Et lorsque midi arrive, j’ai enfin terminé. Cependant, il y a encore bien des choses dont je souhaite discuter avec lui, car je ne comprends pas le sens de certaines phrases.

Alors que nous prenons tous notre repas, Odon vient me voir et me dit qu’il a un message pour moi de la part de cet étudiant. Ce dernier vient de partir pour Tananarive et ne reviendra que mardi matin. Je suis sous le choc. Pourquoi ne me l’a-t-il pas dit plutôt ? J’aurais pu prendre tout mon temps pour la correction, et j’aurais pu assister aux enseignements de ce matin. Mais non, il est parti comme un voleur sans rien me dire. En fait, ce travail n’était pas si urgent que cela. De mon côté, j’éprouve une vive colère dans mon cœur. Je ne sais que faire de cette colère. Et dans le fond, elle me dérange plus qu’autre chose. Alors, je la confie à mon Dieu, et fais un effort pour pardonner à cet étudiant. Il faudra tout de même que je lui explique que ce n’est pas une façon de faire.

Quoi qu’il en soit, son mémoire avait bien besoin d’une correction. Et je suis content de la lui avoir apportée.

Je consacre toute cet après-midi au repos et à la détente. J’espère que je récupérerai suffisamment pour être en forme cette semaine.

Mais le soir venu, et malgré la pose de l’après-midi, je ne me sens toujours pas reposé. Je crains que cette fatigue ne soit pas physique, mais morale. Il est possible que je désespère un peu trop du fait de ne pas voir les fruits de ma mission ici. J’essaie de rentrer en moi-même de confier cela à Dieu, je suis sûr qu’il m’entendra.